Fondements

S'identifier à l'outil

Il n’est pas rare que l’homme s’imagine devenir ce qu’il acquiert, confondant avoir et être, posséder et savoir faire. Il croit qu’il deviendra aussi puissant, efficace et performant que son outil, quand cet outil ne vient pas compenser son manque d’habiletés.
 
Nous nous imaginons que l’outil le plus gros ou le plus cher sera le plus efficace, sans prendre le temps d’analyser nos besoins, nos habiletés ni nos contraintes. En informatique, par exemple, nous acceptons de nous outiller avec des logiciels derniers cris.
 
Nous agissons comme ce pêcheur qui s’installe sur le bord de la rivière avec un coffre à pêche surdimensionné rempli d’un inventaire de boutique spécialisée mais qui, à la fin du jour, n’a pas réussi à capturer le quart des prises de l’habitant des lieux avec ses 3 mouches et sa boite de vers du jardin. C’est en effet le propre du maître de savoir bien faire avec un minimum d’outils choisis avec soin, grâce à une bonne connaissance de leurs fonctions et de leur utilisation.
 
Des outils familiers

Par peur de la nouveauté, ou en résistance au changement, nous achetons ce qui nous est familier. Voulant ainsi demeurer en terrain connu, nous nous privons de technologies de pointe. Et si nous nous hasardons à acquérir un outil performant mais dont nous ne connaissons pas le fonctionnement dans son entièreté, nous sommes bien obligés de nous fier au vendeur ou à l’expert du fournisseur.

Nous voilà entrés dans le moule du « si c’est nouveau c’est meilleur », pensant que ce qui est dernier cri et bon pour notre voisin l’est aussi pour nous.

 Des outils faciles à utiliser

Une autre attitude est la croyance d’une garantie de facilité ou la promesse d’une utilisation immédiate sans effort : « pas besoin d’être spécialiste », « à la portée de tous », « clef en main », « déballez-branchez-allumez ». Comme si l’outil allait nous apprendre à l’utiliser sans qu’il soit nécessaire de l’avoir préalablement bien choisi et d’avoir compris son fonctionnement. Nous négligeons le manuel d’instruction ou nous nous imaginons que des connaissances minimales peuvent nous dispenser d’instruction et d’apprentissage.
 
Cette pensée magique nous conduit même à croire que l’outil travaillera à notre place, sans efforts personnels. Or, le logiciel d’écriture musicale ne fait pas de son utilisateur un compositeur, pas plus que le logiciel comptable n’enseigne des notions de comptabilité.

 Des choix irrationnels

Reconnaissons-le : le choix de nos outils est souvent le résultat d’une démarche irrationnelle et n’est en fait que l’aboutissement d’un processus émotif. Tout comme la personne qui suit la mode vestimentaire sans se soucier si le vêtement est adapté à son apparence physique, le gestionnaire choisit un outil dernier cri. Il se comporte comme s’il s’agissait d’apparence et de prestige plutôt que de faire appel à son discernement et à son jugement.

Alors que les outils de gestion servent, par exemple, à planifier des changements stratégiques majeurs, à mettre en place des processus décisionnels qui impliquent des centaines de millions de dollars ou à exercer des contrôles de qualité dont dépendent la santé ou la sécurité publique, il convient alors d’exercer des choix éclairés.
 
Le choix du bon outil pour le gestionnaire

Nous devons considérer nos outils de gestion avec la même rationalité et avec la même rigueur que celles que nous apportons à la gestion de nos entreprises.

N’avons-nous pas tendance, comme gestionnaires, à négliger nos outils de gestion, à confondre méthode de gestion et outils de gestion? N’acceptons-nous pas de gérer avec des outils mal adaptés à nos besoins et qui exigent finalement l’embauche ou la formation d’opérateurs spécialisés dont les « coûts cachés » en dollars et en temps sont disproportionnés? Et que dire de ces outils dont l’utilisation optimale et permanente est liée à des mises à jour, à des mises au point ou à des services conseil ou de formation coûteux dont le fournisseur a l’exclusivité ou le monopole?
 
Une analyse rationnelle de nos besoins, de nos habiletés et de nos contraintes, combinée à une analyse aussi rationnelle de nos outils en fonction de leur utilité, de leur usage et de leur utilisation, pourraient augmenter l’accessibilité à des projets qui, autrement, nous seraient apparus trop complexes, trop coûteux ou hors de notre champ de compétence. Ces analyses rationnelles préviendront les ratés à coup sûr.
 
Sinon, cette absence d’attitude méthodique nous conduit à des conséquences aussi coûteuses qu’insoupçonnées : nous blâmons l’utilisateur alors que ce sont les outils qu’on lui donne qui sont inadéquats ou mal utilisés; nous changeons de méthode alors que ce sont les outils qui sont responsables des résultats décevants; nous recommençons souvent, nous payons trop cher, nous butinons d’une recette miracle à l’autre, nous engageons et réengageons des experts et le cycle peut se perpétuer longtemps.
 
Nous aurions beaucoup à gagner à mieux choisir nos outils et à apprendre à mieux nous en servir. Sommes-nous différents du maître-ébéniste? De meilleurs résultats, moins d’erreurs, moins d’accidents, économies de temps et de matériaux, rapidité accrue, finition parfaite, usure optimale…
 
À chaque outil ses utilités, ses usages et son utilisation : un mauvais choix, un mauvais ajustement, une mauvaise utilisation, une mauvaise instruction, un mauvais apprentissage conduiront à des résultats insatisfaisants.

 L’outil ne produit ni talent ni chef d’œuvre : sans la main, l’outil n’est rien. Sans le savoir bien faire et le savoir bien utiliser du maître-artisan, la main ne fait rien. Il ne sert à rien non plus de rêver du chef d’œuvre possible au cœur du bloc de granit si l’on choisit un ciseau à bois pour le tailler. C’est le propre du maître de bien connaître, de bien choisir, de bien utiliser et de bien entretenir ses outils.
 
En gestion comme en ébénisterie. 

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